Ou l’étonnante aventure du menuisier ténor

Mil ar Jaff était bien le plus faraud de tous les garçons du Juch.

         Les plus beaux chupens, les giletens les mieux brodés,les boucles de chapeau les plus éclatantes et les cols de chemise les plus fins étaient pour lui.

         Non pas que Mil Ar Jaff fût-ce qu’on appelle un « richard », qu’il fût gros fermier, marchand enrichi ou fils de noble lignée.

         Non, Mil ar Jaff n’était qu’un simple, un très humble artisan. Charpentier-menuisier de son état, quelque travail qu’il fit, on entendait sur son chantier, ou bien dans son atelier dont les fenêtres donnaient à même le cimetière, à « hauteur de tombes » pourrait-on dire, chanter Mil Ar Jaff le charpentier.

         C’est qu’à son talent de pousseur de rabot ou de manieur de ciseau, Mil joignait celui de chanteur. M. le recteur, qui l’avait distingué, l’avait sans autre forme de procès engagé dans les chœurs dont son jeune vicaire tentait à harmoniser les voix discordantes.

         Heureusement que le seigneur est toute indulgence et que seule la bonne intention compte pour lui !

         Aussi Mil Ar Jaff s’en donnait-il à cœur joie et aussi bien en latin qu’en breton ou en français. Certes, il avait la voix puissante. Mais juste, c’est une autre question !

         Car il ne se privait guère de pousser des fausses notes…

         Lorsque, après la grande messe, il se retrouvait avec ses amis, les autres gars du juch, c’était à qui, en prenant la bolée, lui décocherait quelque menue moquerie.

– A ta place, disait l’un, je ne resterais pas à moisir ici ; tu as une voix, Mil, qui vaut la peine qu’on l’entende dans les grandes cathédrales. Et si Monseigneur étais bien renseigné, et bien ! Il te ferait venir à Saint Corentin de Quimper où, là, au moins, tu aurais une église assez vaste pour y donner toute ta voix.

– Et pourquoi t’arrêterais-tu là ; disait un autre, pourquoi n’irais-tu pas à Paris, à Lourdes, et pourquoi pas jusqu’à Rome ? Le Saint-Père, je suis bien sûr, n’a jamais entendu une voix comme la tienne !

         Mil, à ces compliments qui cachaient de la moquerie, répondait d’un petit air faraud qui avait l’air de dire : « ne vous inquiétez pas ! Je me charge de monter en grade ! »

         Et, un beau jour, Mil Ar Jaff, sans rien ne dire à personne, prenait de belle heure le chemin de Quimper.

         Le jour n’était pas prêt de poindre et l’on n’entendrait pas d’ici quelques bonnes heures les coqs se répondre de creac’h en creac’h

         C’était dans cette deuxième partie de la nuit, celle qui suit les coups de minuit, la plus sinistre, la plus mauvaise de toutes les heures, celle où les Korrigans tiennent leurs conciliabules, chantent et dansent dans les champs à trois cornes, celle où les âmes en peine errent dans la campagne en se lamentant, celle aussi où la charrette de la Mort parcourt les routes avec son chargement lugubre, celle enfin où le malin guette ses proies attardées : ivrognes titubants, coureurs de routes, braconniers ou chapardeurs nocturnes.

Mais aller penser tout cela, lorsqu’on s’appelle Mil ar Jaff et que l’orgueil et l’envie vous tiennent au cœur !

         Aller penser à cela, quand on s’en va d’un pas léger, en sifflotant, le cœur plein d’aise, que vos talons claquent sec sur la route déserte et que le chant des rivières au fond de la vallée vous accompagne de ses notes fraîches et gaies ?

         « Ah ! Pensait Mil ar Jaff, ah ! si je pouvais chanter aussi clair que le rossignol, aussi juste, aussi fleuri que le « pabor» (1) ou bien encore le «rujoden» (1)!

         « Oh ! Que ne suis-je un oiseau chanteur !

         « Je donnerais cher pour avoir leur voix, pour pouvoir moduler comme eux d’aussi belles notes ! 

Le champ à trois cornes

« Oui, oui, je donnerais bien un an de ma vie, un an pour pouvoir chanter aussi frais, aussi clair que les oiseaux !»

         Ainsi allait, en pensant, Mil ar Jaff, dans la nuit noire, sur la route sonore sous ses pas, sous le tremblotement pâle des étoiles.

         Il allait, et voici qu’il se trouva tout à coup à une bifurcation de la route, juste devant un de ces champs à trois cornes, de ces champs bornés de chemins et que hantent, certaines nuits, les bandes criardes des Korrigans.

         « C’est bizarre, pensa Mil ar Jaff, mais je ne reconnais pas ce coin-ci; je suis pourtant bien sûr de ne pas m’être trompé ? J’ai fait cent fois cette route et, ce soir, je n’ai bu ni cidre ni chouchen (2), j’ai l’esprit clair, je sais ce que je fais !»

         Des chemins nouveaux semblaient naître à tous les coins de l’horizon. Mil ar Jaff tentait de réfléchir, de garder son sang-froid. Mais, déjà, une sueur froide lui coulait sur les tempes, une sueur à laquelle s’ajouta bientôt un tremblement d’épouvante, quand il entendit éclater derrière lui un rire moqueur, un rire aigu, qui n’en finissait pas.

         Mil, malgré sa terreur, se retourna d’un bloc. Mais il n’y avait personne derrière lui, personne d’autre qu’un chemin, encore un chemin, qui s’enfonçait, blanc, pâle, dans la nuit noire.

         – Qui est là ? Finit ’il par crier. Si vous êtes Chrétien, approchez et parlez ; si vous êtes le diable, que Notre Dame du juch vous renvoie aux enfers !

– Ne parle pas ainsi, Mil ar Jaff, lui répondit une voix toute proche. Ne parle pas ainsi…écoute moi bien, au contraire !

         « Tout à l’heure, tu semblais désirer chanter aussi bien, aussi clair, aussi frais que le pabor, le rujoden ou l’éostik (3). Et tu pensais, n’est-ce pas : «je donnerai bien un an de ma vie pour chanter comme eux… »

         « Eh bien, Mil ar Jaff, sois exaucé ; pendant un an, tu chanteras comme les oiseaux chanteurs les plus savants, les plus merveilleux. Tu chanteras, Mil ar Jaff, tu chanteras…

         A peine ces paroles s’étaient-elles tues que Mil ar Jaff sentit en lui s’opérer une subite métamorphose.

Voyez-vous, Mil ar Jaff, en sueur, cherchant son mouchoir dans sa poche et, en fait de pantalon, trouvant ses cuisses emplumées ? Et, au lieu de mains pour prendre son mouchoir, s’apercevant qu’il n’avait que des ailes !

         Et le rire, le rire moqueur, le rire inextinguible qui courait dans les échos de la nuit !

         Bien triste fut Mil ar Jaff, Mil ar Jaff changé en pabor, l’oiseau le plus bête, le plus stupidement orgueilleux de toute la création.

         Ah ! il voulait être oiseau chanteur !

         Ah ! il voulait être un grand chantre de cathédrale ! Pauvre Mil ar Jaff!

         Et le voilà, à présent, à sautiller de branche en branche, avec un affreux vertige au creux du ventre, à trembler en écoutant se rapprocher le cri du hibou ou celui du chat-huant.

Et l’aube vient…et Mil de chanter, de chanter, de chanter, à gorge déployée !

         Et les autres oiseaux de chanter aussi. Et, tous même le petit moineau, de rire et de se moquer de ce « pabor» prétentieux qui veux si mal chanter et être si faraud dans un plumage aussi ridicule.

Mil ar Jaff fut bien honteux lorsque, de bois en bois, d’arbre en arbre, il s’en vint échouer au village du Juch et qu’il alla de toit en toit, écoutant les gens parler de sa disparition soudaine.

         Les enfants le poursuivirent dans le pré au bas du village ; certains lui lancèrent des pierres, tant et si bien que Mil ar Jaff finit pas se réfugier tout tremblant dans le débit de Yann Strabouilh, dont les fenêtres étaient ouvertes.

         « Ouf ! pensa Mil, ici on aime les bêtes, je vais être bien tranquille !»

         – Oh ! Maman ! regarde le petit pabor sur le bord du foyer, je veux l’avoir, disait à sa mère le fils de yann Strabouilh.

         Aussitôt dit, aussitôt fait. Mil ar Jaff se serait bien gardés de fuir devant l’enfant.

         Bien au contraire, il était trop heureux, à la pensée qu’ici au moins il serait à l’abri des mauvais coups qu’il risquait de recevoir en courant la campagne.

         Mais, hélas ! Ce qui lui plut moins, ce fut la cage d’osier, le récipient à graines trop souvent vide…

         Hélas ! Hélas ! Il y eut pire :

         Chaque dimanche, ses camarades s’en venaient boire leur bolée après la grand’messe et parler des petits événements de la semaine.

         Bien entendu, le grand sujet de conversation était la disparition de Mil ar Jaff.

         – Il a dû se noyer, disait l’un.

         – Ou bien se pendre en quelque bois solitaire, disait l’autre.

         – Peut-être est-il parti pour apprendre à chanter !

         – Il lui faudra aller très loin, alors, concluait Yann Strabouilh. Voyez-vous, nous nous sommes trop moqués de lui et ça a dû lui porter un coup à la tête, sûr et certain. Pauvre Mil ! Comme nous avons pu le faire enrager.

         Et Mil de j’épié, de roucouler, de chanter comme il pouvait, protestant à sa manière contre tout ce qu’il entendait de plus ou moins aimable sur son compte.

         – Oh ! Yann, disait le grand Fañch Touloupic. Oh ! Yann ! Comme il chante mal ton pabor!

         « Ma parole ! Il chante aussi mal que ce pauvre Mil ar Jaff !

         Anisi, durant toute une année, le malheureux Mil, encagé, entendit maints compliments à rebours que lui adressaient ses amis.      

Quelle torture !

         Ah ! Il était bien puni, le pauvre Mil ar Jaff, de son orgueil et de sa vanité !

         Quand arriva le jour dit, une main mystérieuse ouvrit en grand la porte de la cage et, sur la route, Mil ar Jaff se retrouva un homme et dans sa poche trouva, avec de « vraies » mains, son mouchoir pour s’éponger le front.

         Mais il lui fallait rentrer chez lui, venir au Juch. Et qu’y raconterait-il ?

         Bien entendu, il n’était pas question pour lui d’aller se vanter d’avoir, pendant un an, rempli le rôle de « sujet aux plaisanteries » de ses amis, dans une cage d’osier accrochée sur le mur du café de Yann Strabouilh.

         Et, pour un chantre, un chantre du Juch en plus, il n’allait pas raconter à tout le monde qu’il avait eu commerce avec les malins esprits.

         Ça serait bien assez d’être obligé d’aller l’avouer à Mr le recteur !

Voilà le soleil qui monte clair et léger dans le ciel du matin et, sur la route, voilà Mil ar Jaff qui va d’un pas solide.

         Voilà le Juch ! On se pousse les coudes derrière les fenêtres :

         – Ma parole ! C’est Mil ar Jaff !

         On sort.

         – Mais oui, c’est bien lui !

         Le voilà qui retrouve ses amis,au café de Yann Strabouilh. Quels cris, quelle joie ! Jaff est revenu !

         Où il était passé ?

         Mais, c’est bien simple : il chantait dans des grands concerts, un peu partout de par le monde, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, partout, partout. Ah ! il en avait vu des pays ! Qu’il était donc savant !

         – Et que leur chantais-tu ? Questionne un des assistants.

         – Des chansons de chez nous, en breton ou bien en français ! Et quel succès !

         – Sans doute, conclut Yann Strabouilh, les fausses notes ne sont-elles pas les mêmes en breton qu’en anglais, ou bien qu’en allemand. C’est ce qui fait qu’ils n’ont rien compris, tes gens des pays étrangers…

Mil ar Jaff, lui, a compris la leçon et, depuis, il est retourné sagement à son rabot, à son ciseau, à sa varlope ; Et comme par le passé il chante chaque dimanche que Dieu fait à l’église du Juch.

         Un an a passé pour lui à faire le serin dans une cage d’osier : il est un peu plus vieux, voilà tout ; Le vieux curé est un peu plus sourd, les camarades de Mil sont toujours aussi moqueurs, et personne n’a cru, au fond, l’histoire merveilleuse qu’il a racontée. Rien n’a bien changé en somme, même pas les fausses notes…car Mil ar Jaff est toujours chantre de la paroisse.   B.Luga

(1) Nom : breton de chardonneret et de rouge-gorge

(2) Chouchen : Hydromel

(3) Nom breton du rossignol

Extrait de Jeunesse Magazine du 17 octobre 1937