4 Mariages le même jour dans une petite commune, pourquoi ?

Au Juch, il y a 100 ans : 4 mariages le même jour : historique ! Durant l’année 1921, il y eut 10 mariages au Juch. Ce qui frappe dans la liste de ces mariages, c’est d’abord que sont concernés, dans de mêmes familles : · 2 frères (les « Hascoët » du moulin du Juch) · 2 frère et sœur (les « Philippe » de Kergouïnec) · et 5 frères et sœurs (les « Manuel » du Rhun). Ce qui frappe encore plus, c’est que quatre de ces mariages ont eu lieu le même jour.

 Le 18 septembre pour les mariages civils et le 19 septembre pour les mariages religieux. Les huit mariés étaient tous domiciliés au Juch. Une telle concordance et simultanéité laisse place à l’interrogation. Quatre mariages le même jour, à la même heure et de surcroît dans un village aussi petit que le Juch c’est plutôt unique et donc un peu historique…Cela mérite quelques recherches pour l’établissement des faits.

L’histoire, si c’en est une, commence dans le Nord-Finistère à Plounéour-Trez. Il se trouve que dans cette paroisse bien léonarde, le vicaire (en réalité « vicaire-instituteur » comme il y en avait beaucoup à cette époque) était Yves Philippe (1879-1969). Prêtre depuis 1905, il était originaire de la ferme de Kergouïnec au Juch. En cet été 1921, dans cette paroisse de Plounéour-Trez d’où il était natif, est venu, en congé, le Père Péron, lequel, Oblat de Marie, venait du Canada où il était missionnaire. L’abbé Philippe eut l’idée d’inviter le Père Péron à venir un jour en la paroisse du Juch pour y parler du Canada et de son expérience là-bas. Un dimanche de juillet, à la grand’messe du Juch, le missionnaire en congé s’adressa à l’assemblée, exhortant les jeunes à partir vers ce lointain pays aux terres vierges. On leur offrait de grandes surfaces à cultiver. Le gouvernement canadien proposait 64 hectares de terrain à défricher gratuitement dans les Etats du Manitoba, de l’Alberta et du Saskatchewan situés à des centaines de kilomètres à l’ouest de Montréal.

Au Juch, quelques jeunes ont été sensibles à cet appel et quatre couples qui, jusqu’alors pour certains, ne se connaissaient qu’à peine, se sont formés et sont devenus candidats à l’aventure canadienne. Pour l’obtention des papiers, il était sans doute utile d’être mariés et là-bas le Père Péron les aiderait dans leurs démarches pour s’installer ! Ainsi fut fait et donc, quatre mariages furent célébrés dès le mois de septembre, le dimanche 18 à la mairie à 17 heures, l’officier d’état-civil étant René Boété (1875- 1955), maire du Juch et frère de François, l’un des partants. Puis le lundi 19 à l’église paroissiale totalement pleine. Ce fut l’abbé Yves Philippe, oncle de Jean et de Marie-Yvonne qui reçut le consentement des huit époux. Les huit mariés des 18 et 19 septembre sont :

  • Jean-Louis Manuel, 33 ans, forgeron (fils de Yves Manuel, 68 ans et de Marie Jeanne Joncour 58 ans) épousa Jeanne-Marie Nédélec, 28 ans, ménagère (fille de Jean Nédélec, 66 ans et de Marie Josèphe Renévot décédée en 1917).
  • Hervé Manuel, 23 ans, cultivateur (fils de Yves Manuel, 68 ans et de Marie Jeanne Joncour, 58 ans) épousa Marie-Yvonne Philippe,   22 ans, cultivatrice (fille de Pierre Philippe décédé en 1912 et de Marie-Anne Friant, 56 ans).
  • Jean Philippe, 28 ans, cultivateur (fils de Pierre Philippe décédé en 1912 et de Marie-Anne Friant, 56 ans) épousa Anna Manuel,           21 ans, cultivatrice (fille de Yves Manuel, 68 ans et de Marie-Jeanne Joncour. 58 ans).
  • François Boété, 29 ans, cultivateur (fils de René Boété décédé en 1907 et de Marie Quiniou 67 ans) épousa Jeanne Marie Manuel,        22 ans (fille de Yves Manuel, 50 ans et de Marie Catherine Cabon 45 ans).

 Trois de ces couples allèrent jusqu’au bout de leur projet et le 26 septembre 1921, François Boété (écrit « Le Boëtté » et Jeanne Manuel ; Jean Philippe et Anna Manuel ; Hervé Manuel et Yvonne Philippe, étaient accompagnés à la gare du Juch par ceux qui avaient assisté à leurs noces… Fin septembre 1921, nos tout nouveaux mariés, depuis Saint Malo (ou le Havre ?) quitte la Bretagne sur l’Océan qui ne leur est guère familier (à eux les paysans du Juch !). Il leur faut trois semaines pour atteindre le Canada à Halifax. Et de là, une longue route, bien au-delà du Québec francophone, jusqu’au village perdu de Jasmin dans le Saskatchewan Arrivés presqu’au début de l’hiver, les trois jeunes ménages vivent des débuts très difficiles. Les hommes durent s’embaucher comme bûcherons pour gagner un peu d’argent et les femmes, mal installées dans des maisons rudimentaires, attendaient avec impatience le retour du beau temps et de leurs maris. Si les terres étaient fertiles et cultivables, les moyens d’accès n’existaient pas : aucune route pour livrer la récolte. Les hivers étaient rudes, interminables.

Trois ans de ce régime suffirent pour dégoûter tout le monde du Canada. Jean Philippe (1893-1942) et son épouse Anna (1900-1981) revinrent au pays, à Kergouïnec en 1924.

De même Hervé et Marie-Yvonne Manuel, rentrés avec leurs deux jeunes enfants, les suivirent et s’installèrent à Kerlaz. Quant à François Boété (de Kérivin au Juch) et sa femme Jeanne (du bourg du Juch) « trop fiers pour rentrer bredouille au pays », ils prirent la direction inverse, émigrant vers des cieux plus cléments : la Californie aux Etats Unis. François s’y rendit tout seul. Gagnant d’abord sa vie comme bûcheron à côté de San Francisco. Jeanne l’y rejoindra au bout quelques mois avec leurs deux toutes petites filles, Antoinette et Yvonne. Le voyage fut très difficile, avec toutes sortes de moyens de locomotion, dont des dizaines de kilomètres parcourus en chars à bœufs. Jeanne gagnera sa vie en fabriquant de la soupe dans l’immeuble qu’ils habitaient et en allant vendre cette soupe dans les rues de San Francisco. Plus tard, ils s’établirent comme restaurateurs. François Boété décèdera, à 50 ans à San Francisco en 1943. Son épouse Jeanne, reviendra plusieurs fois au Juch. Sa sœur Yvonne la rejoindra en Californie. Parmi leurs enfants, citoyens américains, il y eut Suzanne, célèbre présentatrice à la télévision californienne. Et dans les dernières générations, deux viticulteurs pour un très bon vin californien au nom de « Sanders Boété » Sur les étiquettes de leurs bouteilles on trouve les noms de « Boété » et de « Manuel » en hommage à leurs grand aïeux, venus du Juch.

Texte d’Emile Crozon du Juch au printemps 2021 Sources utilisées : Le Progrès de Cornouaille du 4 août 1984 – Livret de René Le Corre (ouvrier agricole à Gourlizon vers 1920) « Mon Finistère » Editions Récit